Stress et émotion chez le chat
L'émotion
L’émotion est un mécanisme d’adaptation à une situation, donnant lieu à des réactions physiologiques et comportementales particulières.
De forte intensité et de faible durée, elle se produit dans l’immédiateté et met le corps en action dans le but d’adopter la conduite la plus adaptée.
Paul Ekman a conceptualisé six émotions de base qui seraient universelles chez l’humain et l’animal[1] : la peur, la colère, le plaisir, la tristesse, le dégoût et la surprise. Chacune de ces émotions se serait développée et aurait été conservée pour répondre à une fonction adaptative bien précise.
Le chat, en tant qu’être sensible, ressent au même titre que nous des émotions à travers ce qu’il perçoit de son environnement.
Pour plus de détails sur les émotions, retrouvez mon article sur le développement émotionnel du chat.
Et le stress dans tout ça ?
Étymologiquement, le mot « stress » signifie « étirer », « mettre en tension ».
Le stress est une modalité physiologique de l’émotion constituant une mise en tension pour passer à l’action,[2] c’est en cela que stress et émotion sont intimement liés.
Quand l’individu perçoit un stimulus de son environnement comme étant impliquant, il va ressentir une émotion, ce qui va déclencher une cascade physiologique de stress dans son organisme, à partir de l’hypothalamus. Cela entraîne notamment une libération de cortisol qui augmente le sucre disponible dans les cellules, et une libération d’adrénaline qui augmente le rythme cardiaque, la tension artérielle et la fréquence respiratoire. Ces augmentations ont également pour conséquence d’amener davantage d’oxygène dans les organes. Ces modifications physiologiques permettent de préparer le corps à passer à l’action.
En somme, lorsque l’on ressent une émotion, qu’elle soit inconfortable comme la peur ou la colère, confortable comme le plaisir ou d’abord neutre comme la surprise, il y a un pic de stress qui se met en action dans notre corps.
Cette fonction de mise en tension du corps pour passer à l’action qui caractérise le stress le rend tout à fait neutre, et non pas positif ou négatif comme on l’entend souvent. La valence est à associer à l’émotion ressentie.[3]
En d’autres termes, un chat qui est traversé par une forte émotion de plaisir est d’un point de vue physiologique, sur le moment, stressé.
Il est donc important de ne pas diaboliser le stress en le considérant comme uniquement « négatif ». Il est en fait neutre et adaptatif.
Effets néfastes des émotions et du stress
Ce qui est préjudiciable en revanche est la survenue répétée de certaines émotions inconfortables au quotidien.
Prenons un exemple : la peur est déclenchée par une situation menaçante et permet normalement d’adopter un comportement de fuite. Si dans l’environnement du chat se trouve un stimulus menaçant, comme par exemple un enfant turbulent, auquel il est confronté tous les jours et face auquel il n’a pas de possibilités de fuite ou de repli, ce chat va ressentir de la peur – et donc nécessairement, un stress -, plusieurs fois par jour, à chaque fois qu’il verra l’enfant. Ces pics émotionnels répétés constitueront une charge importante que l’organisme du chat doit normalement pouvoir évacuer pour rétablir son homéostasie interne.
Les possibilités de parvenir à un rééquilibrage satisfaisant dépendent de la contrôlabilité et de la prévisibilité de la situation.[4] Or, dans notre exemple, le chat n’a généralement aucune prise sur la présence et les comportements de l’enfant, son environnement est rendu imprévisible. Et si en plus il ne dispose pas de possibilités de fuite et/ou de cachettes, l’exposition répétée à cette situation quotidienne émotionnellement compliquée de laquelle il ne peut se sortir peut amener un stress chronique,[5][6] c’est-à-dire des pics de peur à répétition.
Il est même possible, à terme, que ce chat se mette à associer différents éléments de son quotidien au stimulus menaçant et qu’il ressente de la peur par anticipation, donnant à terme un état plus diffus : un état anxieux.
Effets sur la santé
Le stress chronique associé à l’émotion initiale de peur peut avoir des effets néfastes à plusieurs niveaux.
Les effets délétères du stress sur la santé des animaux ont particulièrement été étudiés.[7][8][9] Les travaux indiquent que le stress diminue la fonction du système immunitaire du chat et favorise ainsi le développement d’infections ou la réactivation d’anciennes maladies.[10] Par exemple, une implication de la réponse de stress a été démontrée dans les problèmes intestinaux[11] ainsi que dans l’apparition de cystites idiopathiques.[12][13]
Effets sur le comportement
D’un point de vue comportemental, cela va donner des stratégies de coping (to cope with qui signifie « faire face »), qui sont généralement mises en place par les individus dans des situations stressantes pour faire diminuer la charge émotionnelle.[2]
Dans le « meilleur » des cas, le chat va produire des comportements adaptatifs qui vont être gênants pour les humains, tels que des éliminations hors litière, des destructions ou encore des conduites agressives.[14]
À savoir que dans le cas d’une émotion de peur à répétition, si le chat n’a aucune possibilité de fuir et de se soustraire, il est possible qu’à un moment donné se produise un passage rapide entre l’émotion de peur et de colère, permettant au chat d’adopter des comportements agressifs ayant pour but de mettre l’autre à distance. C’est la raison pour laquelle les conduites agressives peuvent s’imposer comme stratégie de coping par le chat dans ce genre de situation menaçante.
Dans des cas plus critiques, le stress chronique peut toucher aux comportements vitaux, provoquant des conduites anorexiques ou au contraire une polyphagie.[15] Les études rapportent par ailleurs l’apparition de comportements autocentrés et de stéréotypies comme étant une conséquence du stress chez le chat.[16][17] Parmi les comportements autocentrés, les auteurs répertorient un toilettage intensif avec alopécie éventuelle (Schwartz, 1996 ; Luescher, 2009).[18][19] L’apparition de ces troubles du comportement constitue une forme d’échec des stratégies de coping et d’une impossibilité pour le chat de s’adapter à la situation.
Le stress constitue donc un facteur important pour la santé et les comportements produits par le chat.
Mais plus précisément encore que le stress, ce sont la non contrôlabilité et la non prévisibilité de la situation qui vont déclencher une émotion particulière de façon répétée et fatigante pour l’organisme en raison de la cascade physiologique de stress qui accompagne toute émotion. Cela va rendre le chat insecure dans son environnement, l’empêcher de rétablir son équilibre interne et l’amener à produire des stratégies de coping dont l’issue peut être adaptative (comportements gênants mais faisant partie de son répertoire comportemental de base) ou non adaptative (troubles du comportement).
Que faire pour préserver le chat ?
Afin de préserver le chat au mieux, il s’agira de rendre son environnement le plus prévisible et contrôlable possible.
Prévisibilité : Le chat est un animal extrêmement sensible à la routine. Il a besoin d’une organisation spatio-temporelle pérenne pour se sentir bien dans son environnement. Ainsi, lui proposer des rituels et habitudes fixes au quotidien est susceptible d’avoir une incidence bénéfique sur son bien-être.
Contrôle : Les possibilités de contrôle pourront s’exercer si on donne le choix au chat parmi un ensemble de ressources laissées à disposition. Il est important d’enrichir au maximum son environnement en disposant des ressources de différents types, à différents endroits, pour qu’il puisse développer son autonomie, mais également de lui proposer de quoi exprimer ses besoins fondamentaux : faire ses griffes, grimper, se cacher, dormir sans être dérangé. Dans les situations potentiellement menaçantes pour cet animal qui est une proie à l’état naturel, il est fondamental de laisser au chat la possibilité de fuir et de se soustraire à la menace. Enfin, le contrôle passe aussi par la possibilité pour lui de choisir d’accepter ou non les interactions, ce qui implique de les lui proposer en amont, à la lumière de ses signes et signaux de communication.
Conclusion
Il faut toutefois préciser qu’il est impossible d’empêcher de façon absolue le chat de ressentir du stress. Et même si ça l’était, éprouver des émotions et du stress dans des proportions raisonnables est nécessaire car cela nous permet de développer nos capacités d’adaptation.
Il n’est donc pas question de priver le chat de toute source de stress mais de le préserver au maximum en optimisant son environnement en fonction de ses besoins.
Parce qu’un chat dont l’environnement quotidien est contrôlable et prévisible est un chat qui se sent sécurisé, apaisé et dont la charge émotionnelle est moins importante. Il disposera donc de davantage de ressources pour faire face de façon efficace aux futures situations imprévues et stressantes qu’il rencontrera ponctuellement dans sa vie.
Références
[1]Ekman, P. (1984). Expression and the nature of emotion. In K. Scherer & P. Ekman (Eds.), Approaches to emotion (pp. 319-343). Hillsdale : Lawrence Erlbaum Associates.
[2]Lazarus, R. S. & Folkman, S. (1984). Stress, appraisal, and coping. Springer publishing company.
[3]Lazarus, R. S. (1999). Stress and emotion: A new synthesis. Springer Publishing Co.
[4]Weinberg, J. & Levine, S. (1980). Psychobiology of coping in animals: the effects of predictability. In S. Levine & H. Ursin (Eds). Coping and health (pp 39- 59). New York: Plenum Press.
[5]Carlstead, K., Brown, J. L., & Strawn, W. (1993). Behavioral and physiological correlates of stress in laboratory cats. Applied Animal Behaviour Science, 38(2), 143–158.
[6]Amat, M., Camps, T. & Manteca, X. (2016). Stress in owned cats : behavioural changes and welfare implications. Journal of Feline Medicine and Surgery, 18(8), 577-586.
[7]Weiss, J. M. (1972) Influence of psychological variables on stress-induced pathology. In R. Porter & J. Knight (Eds). Physiology, emotion and psychosomatic illness (pp.253–280). Amsterdam and New York: Associated Scientific Publishers.
[8]Broom, D. M. & Johnson, K. G. (1993). Stress and animal welfare. Amsterdam: Kluwer Academic Publishers.
[9]Moberg, G. P. & Mench, J. A. (2000). The biology of animal stress : Basic principles and implications for animal welfare. Wallingford: CABI Publishing.
[10]Griffin, J. F. (1989). Stress and immunity: a unifying concept. Veterinary Immunology and Immunopathology, 20(3), 263–312.
[11]Lambert, G. P. (2009). Stress-induced gastrointestinal barrier dysfunction and its inflammatory effects. Journal of Animal Science, 87(14), 101–108.
[12]Cameron, M. E., Casey R. A., Bradshaw, J. W. S., Waran, N. K. & Gunn-moore, D. A. (2004). A study of environmental and behavioural factors that may be associated with feline idiopathic cystitis. Journal of Small Animal Practice, 45(3), 144–147.
[13]Buffington, C. A. T. (2011). Idiopathic cystitis in domestic cats –beyond the lower urinary tract. Journal of Veterinary Internal Medicine, 25(4), 784–796.
[14]Heath, S. (2007). Behavior problems and welfare. In I. Rochlitz (Eds). The welfare of cats (pp.91–118). Amsterdam: Springer.
[15]Maniam, J. & Morris, M. J. (2012). The link between stress and feeding behaviour. Neuropharmacology, 63(1), 97–110.
[16]Landsberg, G., Hunthausen, W. & Ackerman, L. (2003). Stereotypic and compulsive disorders. In G. Landsberg, W. Hunthausen & L. Ackerman (Eds). Handbook of behavior problems of the dog and cat, 2nd ed (pp.195–225). Philadelphia, PA: Elsevier Saunders.
[17]Bowen, J. & Heath, S. (2005). Feline compulsive disorders. In J. Bowen & S. Heath (Eds). Behaviour problems in small animals. Practical advice for the veterinary team (pp-177–184). Oxford: Elseviers Saunders.
[18]Schwartz, S. (1996). Animal behavior case of the month. A cat was referred for evaluation of self-mutilation. Journal of the American Veterinary Medicine Association, 208(11), 1813–1814.
[19]Luescher, A. U. (2009). Repetitive and compulsive behavior in dogs and cats. In D. Horwitz & D. Mills (Eds). BSAVA manual of canine and feline behavioural medicine, 2nd ed. (pp. 229–236). Gloucester: British Small Animal Veterinary Association.