Marion Peltier

Comportementaliste spécialiste du chat

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Rubrique point terminologie

Peut-on parler de "malpropreté" chez le chat ?

La malpropreté est une notion connotée qui désigne le manque d’hygiène, la crasse, la saleté. Qualifier un individu de « sale » est donc hautement péjoratif.

La saleté comme stigma

La thématique de la saleté a d’ailleurs constitué un sujet d’étude en psychologie sociale, dans l’appréhension des relations discriminatoires entre groupes. Dans les processus de conflits inter-groupaux, qualifier les individus appartenant à l’exo-groupe comme étant « sales » constitue une forme importante de stigmatisation visant à dégrader la valeur des individus ciblés.[1] Par ailleurs, la saleté comporte dans sa définition un caractère nuisible, étant associée à la dangerosité.
Ce stigma concernant le manque de propreté, d’abord corporelle, renvoie de manière insidieuse à la « propreté de l’âme ». Ainsi, la saleté constitue également un vice intérieur correspondant à l’impureté ou encore l’immoralité.[2]

Pour toutes ces raisons, être malpropre est très mal vu en tant qu’humain, à tous les niveaux. C’est de surcroît une notion qui est profondément ancrée dans nos constructions culturelles.

Il nous paraît donc tout naturel, à travers notre grille de lecture et nos codes, de qualifier de « malpropre » notre chat lorsque ce dernier urine ou défèque en dehors de son bac à litière.

Qu'en est-il du chat ?

Néanmoins, il s’agit d’un qualificatif qui ne correspond en rien à la réalité éthologique du chat.

Communication et balisage

En effet, la fonction des déjections du chat est double. Elles lui permettent d’assouvir son besoin physiologique d’élimination, mais également de marquer son environnement à l’aide de molécules sémiochimiques contenues dans les excréments. Ces éléments sémiochimiques permettent au chat de communiquer avec ses congénères ainsi que de baliser son environnement pour le rendre familier.[3][4][5] Dans la nature, le chat a donc plusieurs points d’éliminations lui permettant un marquage efficace. Son statut de proie l’amène également à disperser ses différentes aires d’élimination, de repos et d’activité pour amoindrir les chances de se faire repérer. Certains chats peuvent donc avoir besoin de plusieurs litières dans leur environnement et sont potentiellement amenés à éliminer à différents endroits s’ils n’en ont qu’une.

Cocon olfactif

Il est également à préciser que si les odeurs d’urine de chat sont très désagréables pour nous, c’est tout l’inverse pour lui. Les odeurs de ses urines vont au contraire le rassurer et l’apaiser, constituant un « cocon olfactif » qui lui rappelle les premières semaines de vie auprès de sa mère et de sa fratrie. En effet, le chaton ne peut pas éliminer seul pendant ses trois premières semaines, c’est donc sa mère qui stimule et ingurgite les éliminations par léchage de la zone péri-anale. Par ce processus, une petite partie des éliminations se répand dans le nid sous forme de traces, ce qui fait que le chaton baigne dans ces odeurs, qu’il associe favorablement.[6][7] À l’âge adulte, les odeurs de ses déjections ont gardé la même valeur agréable pour lui.

Ainsi, comme évoqué, un chat qui fait ses besoins, que ce soit dans sa litière ou en dehors, en plus de se soulager, va par la même occasion répandre des odeurs bienfaitrices pour lui, qu’il va reconnaître comme siennes et qui vont l’apaiser et rendre son environnement familier. Ce balisage familier aide le chat à se sentir bien et à se rassurer en cas notamment de stress ou de mal-être. Nous sommes donc loin des notions humaines relatives à la propreté !

Naturellement propre ?

De plus, on a tendance à dire que le chat est naturellement propre et qu’il va instinctivement à la litière. Cette idée est erronée : l’utilisation de la litière relève d’un apprentissage que le chaton effectue au bout de quelques semaines en observant sa mère. Utiliser une litière n’est donc pas inné pour le chat, d’autant que les substrats synthétiques et parfumés que nous utilisons sont généralement très éloignés des substrats terreux et meubles utilisés par le chat dans la nature.

La litière "idéale"

De manière générale, les litières que nous proposons à nos chats sont souvent loin d’être adaptées à leurs besoins. Bien qu’il n’existe pas de grand consensus scientifique concernant l’ensemble des éléments devant composer une litière idéale (on trouve des résultats parfois différents dans les études, et les préconisations des professionnels peuvent varier, notamment concernant la fréquence nettoyage), des données issues d’expériences et d’observations rapportent tout de même des aménagements à privilégier, telles qu’un bac non couvert,[8] un nombre de litières suffisant,[9] une taille de bac assez grande,[10] un substrat doux,[11] en épaisseur suffisante[12] et non parfumé,[13] un emplacement facilement accessible, suffisamment loin des aires de nourriture et de repos,[14] ou encore des techniques de nettoyage excluant tout produit ammoniaqué.

Les éliminations hors litière : des facteurs multiples

Les raisons pour lesquelles le chat peut être amené à éliminer en dehors du bac à litière peuvent donc concerner une inadéquation entre ses besoins fondamentaux et ce que lui propose son environnement en termes de litières mais aussi de façon globale. Certaines éliminations hors-litière peuvent avoir pour cause un élément de l’environnement inadapté, n’ayant a priori rien à voir avec les litières, mais générant un mal-être chez le chat qui aura besoin de se rassurer en éliminant dans un endroit de son choix.

La cause peut également être médicale et les éliminations hors litière constituer la manifestation d’une maladie. Le premier réflexe à avoir dans ce cas est donc la consultation vétérinaire !

Les préférences en termes de litière peuvent varier d’un chat à un autre, en fonction notamment de son seuil homéostasique, de sa personnalité, de ses conditions de développement, ou encore des caractéristiques de son environnement de vie. Certains chats auront besoin de plusieurs litières à eux seuls tandis que d’autres ne paraîtront pas dérangés de partager leur litière avec un congénère.

C’est la raison pour laquelle une analyse précise de la situation est toujours nécessaire.

Conclusion : La "malpropreté", un terme inadapté pour le chat

Quoi qu’il en soit, la « malpropreté » est un terme inadapté pour qualifier l’action du chat de faire ses besoins hors du bac à litière : ce n’est pas sale pour lui, seulement pour nous. Or, il est très important de toujours parvenir à se placer du point de vue du chat pour réussir à le comprendre et être au plus proche de ce qu’il vit. Analyser la situation en termes de « propreté » versus « malpropreté » biaise fortement notre appréhension du fonctionnement félin. De plus, qualifier le chat de malpropre est extrêmement stigmatisant, cela amène un regard réprobateur et accusateur sur le chat, qui n’est pourtant pas justifié puisque le chat ne maîtrise pas les conditions médicales ou environnementales qui l’amènent à éliminer ailleurs que dans sa litière. Cela accroît par ailleurs le risque de recourir à des pratiques coercitives et punitives qui n’auront pour effet que d’ajouter un stress pour le chat et le pousseront éventuellement à davantage rechercher l’apaisement en éliminant.

Par conséquent, le terme de « malpropreté » ne sera jamais utilisé dans ma pratique pour qualifier les éliminations hors litière de votre chat.

Références

[1]Billig, M. (1978). Fascists: A social psychological view of the National Front. Academic Press.

[2]Elias, N. (1973) La civilisation des mœurs. Paris : Calmann-Levy.

[3]Miyazaki, M., Nishimura, T., Hojo, W., Miyazaki, T., Laine, R. A. & Yamashita, T. (2017). Potential use of domestic cat (Felis catus) urinary extracts for manipulating the behavior of free-roaming cats and wild small felids. Applied Animal Behaviour Science, 196, 52-60. DOI : 10.1016/j.applanim.2017.07.003.

[4]Miyazaki, M., Miyazaki, T., Nishimura, T., Hojo, W & Yamashita, T. (2018). The Chemical Basis of Species, Sex, and Individual Recognition Using Feces in the Domestic Cat. Journal of Chemical Ecology, 44(4), 364-373. DOI : 10.1007/s10886-018-0951-3.

[5]Uetake, K., Abumi, T., Suzuki, T., Hisamatsu, S. & Fukuda, M. (2018). Volatile faecal components related to sex and age in domestic cats (Felis catus). Journal of Applied Animal Research, 46(1), 766-770. DOI : 10.1080/09712119.2017.1398656.

[6]Mermet, N. Coureaud, G. McGrane, S. & Schaal, B. (2007). Odour-guided social behaviour in newborn and young cats : an analytical survey. Chemoecology, 17(4), 187-199. DOI : 10.1007/s00049-007-0384-x.

[7]Rosenblatt, J. S., Turkewitz, G. & Schneirla, T. C. (1969). Development of home orientation in newborn kittens. Transactions of the New-York Academy of Sciences, 31(3), 231-250. DOI : 10.1111/j.2164-0947.1969.tb02903.x.

[8]Herron, M. E. (2010). Advances in Understanding and Treatment of Felin Innapropriate Elimination. Topics in Companion Animal Medicine, 25(4), 195-202. DOI : 10.1053/j.tcam.2010.09.005.

[9]Seksel, K. (2016). House Soiling Problems. In I. Rodan & S. Heath (Eds). Felin Behaviour Health and Welfare. (pp.331-343). Elsevier. eBook ISBN: 9781455774029.

[10]Guy, N. C., Hopson, M. & Vanderstichel, R. (2014). Litterbox size preference in domestic cats (Felis catus). Journal of Veterinary Behavior, 9(2), 78-82. DOI : 10.1016/j.jveb.2013.11.001.

[11]Gazzano, A., Bianchi, L., Sonia, C. & Chiara, M. (2015). The prevention of undesirable behaviors in ctas : Effectiveness of veterinary behaviorists’ advice given to kitten owenrs. Journal of Veterinaty Behavior, 10(6), 535-542. DOI : 10.1016/j.jveb.2015.07.042.

[12]Mills, D. S., & Munster, C. (2003). Litter depth preference in the domestic cat. In Fourth International Veterinary Behaviour Meeting Proceedings, No. 352, (pp. 201-202). Sydney : University of Sydney.

[13]Overall, K. L. (1993). Diagnosis and treating undesirable feline elimination behavior. Feline Practice, 21(2), 11-15. 

[14]O’Farrell, V. & Neville, P. (1994). The BSAVA Manual of Feline Behaviour. Cheltenham. UK : British Small Veterinary Association.

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