Peut-on parler d'"hyper-attachement" chez le chat ?
Le terme « hyper-attachement » est souvent utilisé pour qualifier des situations au sein desquelles le chat se montre particulièrement sollicitant envers son ou ses humain(s), produit des miaulements insistants, suit les humains de façon presque systématique ou encore éprouve des difficultés à gérer les moments de séparation/solitude.
D’autres comportements peuvent y être associés, comme des conduites agressives, des éliminations en dehors du bac à litière ou encore des comportements auto-centrés.
Des situations au sein desquelles les modalités relationnelles entre le chat et l’humain peuvent être déséquilibrées existent. Mais « hyper-attachement » est-il le terme adapté pour les décrire et les comprendre. La réponse est non et je vous explique pourquoi.
Une utilisation abusive du préfixe "hyper"
Tout d’abord, les dénominations en « hyper » existent pour désigner des états pathologiques avérés et diagnostiqués. Il est donc assez préjudiciable d’utiliser ce préfixe en dehors d’un diagnostic, et de l’associer de la sorte à un mécanisme biologique tout à fait adaptatif. Cela enferme et catégorise le chat dans un état stigmatisant, dans un mot fourre-tout, et vient perturber une compréhension plus fine de ses émotions et de ses comportements.
Un terme qui n'a pas de fondements éthologiques
De plus, « hyper-attachement » n’apparaît dans aucune étude scientifique. Et pour cause, c’est un terme qui n’a pas de réalité éthologie.
L’attachement est un système biologique qui se construit entre un individu et sa figure de référence. Il peut se tisser dès les premières interactions et évoluer tout au long de la vie. L’attachement permet d’assurer la survie de l’espèce, promouvant en particulier des comportements visant à maintenir une proximité physique entre un enfant et sa figure d’attachement.
L’attachement d’un juvénile envers sa figure de référence se manifeste en effet par une tendance à utiliser cette figure comme une base sécurisante lui permettant de pouvoir explorer l’environnement tout en maintenant un sentiment interne de sécurité. En cas de stress ou de danger, les juvéniles poussent des pleurs ou des miaulements de détresse afin de faire revenir leur figure protectrice auprès d’eux.
D’un point de vue éthologique, dire qu’un individu est trop ou hyper attaché à un autre n’a pas vraiment de sens. Dans les faits, soit il y a attachement, soit il n’y en a pas. Et s’il y a attachement, ce dernier peut être vécu de façon plus ou moins sécurisante, comme l’ont montré les différentes recherches expérimentales menées dans le champ de la psychologie à propos de la construction des styles d’attachement secure et insecure.
L'attachement entre le chat et l'humain existe et peut prendre plusieurs formes
Les capacités du chat à s’attacher à des individus humains sont à présent établies. Plusieurs études ont en effet montré que le chat pouvait utiliser son humain comme base sécurisante et produire à son encontre des comportements d’attachement dans différentes situations (expériences ayant répliqué la Strange Situation sur des binômes humain-chat).[1][2]
Dans ce type d’attachement, les modalités relationnelles sont prévisibles, positives, respectueuses, équilibrées et permettent à l’individu de gagner en autonomie sur différents aspects de sa vie tout en pouvant compter sur un soutien relationnel rassurant si besoin.
La relation d'attachement peut se construire sur une base insécurisante
Il peut également arriver, en fonction de différents paramètres, que la relation d’attachement soit au contraire vécue par le chat comme imprévisible, ambivalente, envahissante, et qu’elle ne soit pas propice à encourager son autonomie.[3]
Ces modalités traduisent un attachement construit de manière insécurisante et peuvent prendre différentes formes, pouvant amener le chat à s’adapter par des comportements pouvant se rapporter à de la détresse en l’absence de l’humain mais aussi en sa présence (miaulements insistants, agrippements, recherches de contacts, destruction du mobilier, éliminations hors litière, conduites agressives, comportements auto-centrés, etc.).[4][5]
De la complexité de chaque situation
En somme, dans certaines situations, ce n’est pas que le chat serait trop ou hyper attaché mais plutôt que les modalités relationnelles qui lui sont proposées et auxquelles il répond seraient insécurisantes, amenant des comportements aux fréquences et intensités parfois élevées, se rapportant à une forme d’attachement insecure.
Ces nuances sont importantes car il est souvent très facile de coller l’étiquette “hyper-attachement” pour peu que l’humain qualifie sa relation à son chat de fusionnelle, que le chat se montre sollicitant, en demande ou qu’il semble mal gérer les absences.
Ces comportement peuvent aussi être liés à des éléments environnementaux, un ennui, un manque occupationnel et un manque d’autonomie à tous les niveaux. Il s’agit d’ailleurs souvent d’un mélange de facteurs environnementaux et relationnels.
Dans toutes les situations, n’oublions pas que nous avons un chat qui s’adapte comme il le peut à ce que ses humains d’attachement lui proposent, aussi bien en termes de modalités relationnelles que de possibilités d’assouvir ses besoins naturels dans son environnement.
Les conséquences néfastes de cette terminologie
Les liens d’attachement entre le chat et son humain ne sont pas remis en question. Oui, il peut exister une dynamique quelque peu déséquilibrée dans les modalités d’interaction entre le chat et l’humain, liés à différents paramètres environnementaux et relationnels. Oui, il est important d’effectuer des ajustements pour retrouver un équilibre.
Mais ces situations nécessitent une analyse fine et minutieuse pour parvenir à une compréhension la plus juste possible de ce qui se joue pour chacun des protagonistes. Et cela commence par l’emploi d’une terminologie adaptée.
Dans ma pratique, j’opère avec prudence dans le choix des termes et préfère notamment parler de manque d’autonomie, qui peut s’appliquer aussi bien au niveau affectif qu’occupationnel, et qui existe souvent sur fond d’attachement insécurisant.
Références
[1]Edwards, C., et al (2007). Experimental evaluation of attachment behaviors in owned cats. Journal of Veterinary Behavior: Clinical Applications and Research, 2(4), 119–125.
[2]Grisé-Blais, A. (2017). L’étude de l’attachement chez le chat domestique. [Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal.
[3] Finka, L. R., Ward, J., Farnworth, M. J. & Mills, D. S. (2019). Owner personality and the wellbeing of their cats share parallels with the parent-child relationship. PLoS One, 14(2):e0211862.
[4] de Souza Machado, D. et al (2020). Identification of separation-related problems in domestic cats: A questionnaire survey. PLoS ONE, 15(4): e0230999.
[5] Vitale, K. R. et al (2019). Attachment bonds between domestic cats and humans. Current Biology, 29(18), R864-R865.