Marion Peltier

Comportementaliste spécialiste du chat

Consultations à domicile Sarthe (72)

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Rubrique les émotions chez le chat

Définition et fonctions de l'émotion

Comme la plupart des êtres sensibles, les chats expérimentent les éléments de leur environnement à travers les émotions, ce qui leur permet d’adopter les comportements les plus adaptés.

Mais qu’est-ce qu’une émotion ?


« Tout le monde sait ce qu’est une émotion jusqu’à ce que vous lui demandiez de la définir. »

Fehr & Russel, 1984[1] 

Définition

Étymologiquement, émotion vient du verbe émouvoir qui provient du latin emovore. Ce terme se décompose en deux partie : « e » est la contraction de « ex » et signifie « en sortant de, hors de », et « movere » veut dire « mettre en mouvement. »

L’émotion se manifeste dans l’immédiateté, c’est un phénomène qui se produit à l’intérieur et qui se met en mouvement vers l’extérieur. Elle implique systématiquement le corps car sa fonction est de passer à l’action.[2]

L’émotion se caractérise par une forte intensité et une faible durée. A l’inverse, le sentiment avec lequel on la confond souvent, a une faible intensité et une durée prolongée. L’émotion, de par l’implication du corps censé nous aider à passer à l’action, est coûteuse en énergie et ne doit donc pas durer trop longtemps.

Fonctions

En pratique, l’émotion est un mécanisme d’adaptation à une situation, selon sa perception, donnant des réactions spécifiques au niveau physiologique et comportemental.[3]

Cette fonction hautement adaptative des émotions me fait prendre le parti de ne pas employer les qualificatifs « positif » et « négatif ».

Je trouve plus exact de parler d’émotions confortables et inconfortables car cela correspond à une réalité de fait et n’implique aucune connotation quelle qu’elle soit. En effet, si nous prenons les six émotions de base développées par Paul Ekman, que sont la peur, la colère, le plaisir, la tristesse, le dégoût et la surprise,[4][5] force est de constater que la majorité d’entre elles sont inconfortables. 

Les qualifier d’émotions « négatives » sous-tend selon moi le risque d’entretenir une vision globale des émotions qui serait plutôt mauvaise/néfaste et qui ne rend pas justice à leur fonction.

Ainsi, je considère que l’émotion est fondamentalement neutre dans sa fonction biologique d’adaptation et de survie.

Notons également que les émotions inconfortables sont les premières à se mettre en place et à s’affiner dans le développement car elles ont un réel rôle de survie immédiate.

Les six émotions de base

De la peur à la colère, en passant par le plaisir

L’émotion la plus documentée est la peur. Elle est déclenchée par un événement dangereux ou menaçant. Le comportement privilégié que cette émotion appelle est la fuite pour assurer sa protection en partant se cacher. Dans la nature, le chat est un prédateur pour certains animaux, mais une proie pour d’autres. C’est la raison pour laquelle la possibilité de fuir, de se cacher ou encore de se mettre en hauteur, revêt une grande importance dans son environnement.

La peur peut également générer l’immobilisation, ou encore le combat dans des situations où aucune échappatoire n’est possible. Dans ce cas, se produit un gap entre la peur et la colère qui permet au corps de passer à l’attaque.

La colère peut en effet naître d’une situation effrayante, conflictuelle ou encore de frustration, et la mise en mouvement du corps permet ainsi de se débarrasser d’un obstacle.

Le plaisir, principalement alimentaire et sexuel, a pour fonction d’augmenter l’espérance de vie de l’individu en le poussant à rechercher avec motivation dans son environnement les ressources nécessaires à sa survie.

L'énigme de la tristesse

La tristesse a surtout été étudiée dans sa fonction chez des espèces sociales. Elle permet, lors d’une perte, de générer de l’empathie chez les congénères et ainsi de bénéficier momentanément d’un soutien social, dans un but de compensation de la perte. Chez des espèces à la base plutôt solitaires comme le chat, cette fonction de soutien social ne semble pas évidente, bien que les chats soient capables d’attachement envers des congénères ou d’autres espèces.

Certains auteurs considèrent que la tristesse est l’émotion ressentie par les chatons vulnérables lorsqu’ils se retrouvent séparés de leur mère. La fonction de cette tristesse est alors de les pousser à produire des miaulements de détresse pour faire revenir la mère auprès d’eux, dans le but qu’elle leur prodigue les soins.[6] Cette émotion serait donc ici intimement liée à la peur car la notion de danger pour la survie du chaton est présente.

Espèce sociale ou non, il pourrait être possible de considérer que la tristesse surviendrait chez le chat en réponse à un manque (dans le sens de la disparition de quelque chose dont il a besoin et/ou qui lui procure généralement du plaisir) vis-à-vis d’une personne à laquelle il est attachée, ou un élément de son environnement physique, et entraînant des comportements de repli et d’apathie.

La surprise et le dégoût : des émotions intermédiaires

La surprise et le dégoût constituent des émotions intermédiaires, précédant généralement une autre émotion.
La surprise est une émotion transitoire qui va permettre, en mobilisant l’attention, d’identifier le stimulus déclencheur et de mettre en place l’émotion adaptée.
Le dégoût, quant à lui, a une haute valeur adaptative car il facilite le rejet de substances toxiques et dangereuses. On peut également considérer que le dégoût précède une autre émotion, notamment la peur car l’enjeu de la survie immédiate est présent.

Le développement émotionnel

D’un point de vue ontogénétique, nous disposons dès le début de notre vie de compétences nous permettant d’exprimer des émotions confortables ou inconfortables correspondant à une situation analogue, d’une façon très binaire.[7] Puis, les émotions s’affinent pendant le développement, en lien avec la maturation sensorielle, sociale et cognitive de l’individu.[8]
Les compétences émotionnelles tiennent donc de l’inné et de l’acquis, elle sont le résultat d’un apprentissage qui sera garant de la future gestion émotionnelle de l’individu.

Le chaton apprend, pendant son développement, à gérer ses émotions au contact de sa mère et sa fratrie, de son environnement, en fonction de sa personnalité. Ce développement lui permet de créer sa jauge émotionnelle, que l’on appelle le seuil d’homéostasie sensorielle.

Le seuil d'homéostasie

L’homéostasie constitue l’équilibre interne que l’individu cherche à maintenir entre son corps et son environnement, et le seuil est la limite au-delà de laquelle cet équilibre est perturbé.[9] Un chat ayant un faible seuil homéostatique aura tendance à réagir émotionnellement plus rapidement à certains stimuli et à les vivre avec davantage d’intensité.

Le sevrage précoce...

Les expériences précoces étant déterminantes dans la construction cette jauge émotionnelle, il faut savoir qu’un sevrage trop précoce peut fragiliser le chaton et l’amener à certaines difficultés dans la gestion de ses émotions. En effet, la mère représente un repère affectif important pour lui, et une séparation précipitée peut entraîner une détresse émotionnelle plus ou moins difficile à gérer selon les caractéristiques personnelles du chaton.

...n'est pas une fatalité

Précisons qu’un sevrage précoce n’est toutefois pas une fatalité, cela tient à l’intrication de différents facteurs environnementaux ou de personnalité. Certains chatons ayant un seuil homéostatique faible pourront présenter de très bonnes capacités d’adaptation, et au contraire, d’autres pourront avoir beaucoup de mal à s’adapter aux changements d’environnement alors que leur jauge émotionnelle est très élevée.

De même, un chaton sevré précocement peut présenter de bonnes capacités d’adaptation ainsi qu’un seuil homéostasique également élevé. À l’inverse, on pourra tout à fait observer des capacités contraires chez un chaton dont le sevrage a été complet.

Dans un souci de prévention, il reste néanmoins préférable de privilégier un sevrage affectif achevé en n’adoptant pas le chaton avant ses 12 voire 14 semaines,[10] afin de favoriser la mise en place d’apprentissages complets ainsi qu’une bonne stabilité émotionnelle.

Conclusion

Les émotions ont donc une fonction adaptative très importante pour le chat et lui permettent généralement de s’adapter à son environnement en adoptant les comportements adéquats.
Les émotions sont donc à considérer en lien avec le monde propre – l’Umwelt – car les sensations que perçoit le chat vont déclencher ou non certaines émotions, et donc certains comportements.
Tout est lié.

Références

[1]Fehr, B., & Russel, J. (1984). Concept of emotion viewed from a prototype perspective. Journal of Experimental Psychology, 113, 464-486. DOI : 10.1037/0096-3445.113.3.464.

[2]Lazarus, R. S. (1991). Emotion and adaptation. New York : Oxford University Press.

[3]Darwin, C. (1872). The Expression of the Emotions in Man and Animals. London : John Murray.

[4]Ekman, P. (1982). Emotion in the human face. Cambridge, England: Cambridge University Press.

[5]Ekman, P. (1984). Expression and the nature of emotion. In K. Scherer & P. Ekman (Eds.), Approaches to emotion (pp. 319-343). Hillsdale : Lawrence Erlbaum Associates.

[6]Panksepp, J. (2010). Affective neuroscience of the emotional BrainMind: evolutionary perspectives and implications for understanding depression. Dialogues Clinical Neuroscience, 12(4), 533-45. DOI : 10.31887/DCNS.2010.12.4/jpanksepp.

[7]Zajonc, R. B., (1980). Feeling and thinking: Preferences need no inferences. American Psychologist, 35(2), 151-175. DOI : 10.1037/0003-066X.35.2.151.

[8]Lazarus, R. S. (1982). Thoughts on the relations between emotion and cognition. American Psychologist, 37(9), 1019-1027. DOI : 10.1037/0003-066X.37.9.1019.

[9]Cannon, W. B. (1932). The Wisdom of the Body. W W Norton & Co.

[10]Ahola, M. K., Vapalahti, K. & Lohi, H. (2017). Early weaning increases aggression and stereotypic behaviour in cats. Scientific Reports, 7(1), 10412. DOI : 10.1038/s41598-017-11173-5.

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